Anna Moravia, journaliste à Mood.


Par avance, je présente mes excuses à ceux et celles qui aiment fêter le 14 février – c’est leur droit le plus strict. Qu’ils me pardonnent pour les blasphèmes que je vais émettre et qu’ils ne lisent pas la suite. Pour les autres, ceux qui, en couple ou célibataires, jeunes ou vieux, ne supportent plus cette inondation d’amour à date fixe, qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Voici pourquoi je revendique l’envie d’empaler Cupidon sur sa flèche la plus kitsch.

Je fais une overdose de rose(s)


D’abord, ce n’est pas parce qu’on est heureuse et amoureuse que l'on perd tout bon goût et que l’on apprécie la débauche d’angelots, de fleurs, de peluches, de cœurs, de poèmes préécrits et de déclarations vaseuses qui accompagnent généralement toute Saint-Valentin qui se respecte.
On peut même se sentir carrément écoeurés devant le sabotage méthodique de ce qui fut un jour un sentiment privé, unique, pudique : l'amour, avant l'invention de la Saint-Valentin.

Sortir lors de cette soirée vous expose ainsi à une expérience assez humiliante : observer autour de vous dans le restaurant combien de couples semblables à vous se regardent dûment dans le blanc des yeux (et combien s'ennuient ferme).

Quant aux célibataires, c’est carrément de la torture organisée : quoi de plus déprimant, de plus humiliant, de plus rageant, que ce moment où chaque page de magazine, chaque panneau publicitaire, chaque copine neuneu, proclame l’importance du couple ? Pour se sentir en deux secondes montrés du doigt comme des parias, il n’y a pas mieux.
Ne parlons même pas de ceux qui viennent de subir une rupture difficile : j’attends encore qu’un sociologue étudie le taux de noyades dans la nuit du 14 au 15 février.

Je refuse que l'amour s'achète en pack


Un autre aspect me choque dans la Saint-Valentin : à quel point cet événement, qui prétend célébrer la chose du monde qui, par essence, ne s’achète pas – l’amour – est devenu prétexte à une débauche d’injonctions commerciales.

Vous l’aimez ? Achetez-lui des fleurs, des chocolats, un parfum, de la lingerie, une planche à repasser, un nouvel épilateur, un sex-toy ou un voyage à Venise mais achetez-lui quelque chose, bon sang ! Toutes les marques, même celles qui n'ont a priori rien à voir avec le sujet, ont voulu avoir leur part du gâteau.
Il faut dire que la fête tombe à point – juste dans le creux entre les soldes et les collections de printemps, tiens, comme c’est étonnant.

Déboussolés, certains se mettent à penser que le degré d’affection de leur partenaire se mesurera à ce qu’il/elle dépensera à cette occasion. Voire à faire des demandes bien précises : si tu m’aimes, je veux ça, ça coûte tant, et ça s’achète là. Plus romantique, tu meurs !

Je suis ensevelie sous une tonne d'objets infâmes


Une dernière raison complète ma haine bien ancrée du 14 février, mais celle-ci a à voir avec mon métier.
Il faut que vous sachiez que des mois déjà avant la date fatidique, les bureaux de presse deviennent complètement intenables. Le journaliste, dans leur conception, étant le relais naturel de leur opération de lobotomie commerciale, il faut ab-so-lu-ment que nous présentions tel nouveau produit ou événement emballé de telle sorte qu’il est censé avoir un rapport avec cette date.

Dès l’automne (!), les coups de fil sur le thème « et vous faites quoi pour la Saint-Valentin ??» démarrent, et ne cessent de s’intensifier au fil des mois. Cette année, la moisson de comuniqués de presse s’est révélé particulièrement hétéroclite. Jugez plutôt : un site de "rencontres éthiques (?)", les "capotes personnalisées" imprimées avec des photos du pape et des flamands roses, le prix Sofitel du scénario de film d'amour, une nuit dans une yourte à offrir à sa bien-aimée (so romantic), des strings à foison, un immonde presse-papier cœur, et j’en passe.

Ce navrant butin écarté, on continue à se poser le casse-tête de fond : comment allons-nous réussir à parler de cette fête à notre façon, et en nous renouvelant chaque année ?

Vous l’aurez saisi, le 15 février, vraiment, j’éprouve un sentiment de soulagement profond. Mais qui ne dure pas, malheureusement : dans ce monde impitoyable, c’est déjà le moment de commencer à préparer la fête des mères.
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